Une personne passe dans la rue, une voiture disparaît au coin d’un boulevard, la lumière change, un arbre perd ses feuilles, un magasin ferme, un panneau publicitaire est remplacé…Quelques secondes passent et la scène n’est déjà plus la même.
Et pourtant, lorsque l’on regarde une photographie plusieurs années après sa prise de vue, elle peut nous permettre de retrouver une époque, une saison, une ambiance, une façon de s’habiller, une technologie, une architecture ou simplement une manière de vivre.
Tous ces détails peuvent raconter une époque. Et c’est précisément ce qui m’intéresse ici.
C’est là qu’interviennent ce que j’appelle les marqueurs temporels. Lorsque nous regardons la photographie, nous découvrons parfois quelque chose que nous n’avions même pas remarqué au moment de déclencher :
Parce qu’une photographie de rue ne montre pas seulement ce qui était devant l’objectif au moment où j’ai déclenché. Elle peut aussi devenir, quelques décénnies plus tard, un petit morceau d’histoire.
Il neige sur Paris / Janvier 2026.
Une seule image peut déjà accumuler plusieurs marqueurs : la neige, les vêtements, les voitures, les deux-roues, l’architecture, la végétation et les personnes qui traversent la rue.
Un marqueur temporel est un élément visible dans une photographie qui permet de situer, directement ou indirectement, le moment où l’image a été prise.
Le terme peut sembler un peu savant pour quelque chose que nous pratiquons finalement tous les jours.
Prenons une photographie de rue.
Vous voyez une personne marcher dans Paris. Rien de bien extraordinaire. Mais elle porte un téléphone qui date de quelques années, une publicité pour une marque aujourd’hui disparue est collée derrière elle, une voiture ancienne est stationnée au bord du trottoir et, au fond, un kiosque à journaux affiche une une de quotidien.
Sans même y penser, votre cerveau commence à dater la photographie.
Et c’est là que cela devient intéressant.
Nous ne regardons pas seulement la photographie. Nous la datons.
Parfois volontairement.
Parfois inconsciemment.
Et parfois nous nous trompons complètement !
Certains sont évidents : une horloge, un calendrier, une date affichée, une affiche, une voiture ou encore un modèle de téléphone.
D’autres sont beaucoup plus subtils : la lumière, la météo, les vêtements, la végétation, les activités humaines, le mobilier urbain ou encore la manière dont un espace public est aménagé.
Une photographie prise aujourd’hui peut donc devenir, dans dix, vingt ou cinquante ans, un témoignage de notre époque simplement parce que le photographe aura laissé dans l’image suffisamment d’indices.
Une voiture garée dans la rue, un vieux téléphone posé sur une table, une enseigne commerciale, un abribus ou même une poubelle peuvent devenir des indices précieux pour celui qui regardera l’image des années plus tard.
C’est précisément ce qui rend la photographie de rue et la photographie documentaire aussi intéressantes : elles enregistrent souvent beaucoup plus que ce que le photographe avait prévu d’enregistrer.
Commençons par les plus faciles à identifier.
Les horloges, calendriers et dates
Une horloge indique une heure. Un calendrier indique une date. Une affiche annonce un événement qui aura lieu à une période précise.
Ce sont probablement les marqueurs temporels les plus évidents.
Mais le principe va beaucoup plus loin. Une photographie peut contenir une multitude d’informations permettant de retrouver son époque sans qu’aucune date ne soit écrite dans l’image.
Les véhicules
Les automobiles sont probablement parmi les meilleurs marqueurs temporels.
Il suffit de regarder une photographie de Paris prise dans les années 1960, 1980 ou 2000 pour constater à quel point les voitures permettent immédiatement de situer une époque.
Formes des carrosseries, couleurs, plaques d’immatriculation, taxis, autobus, deux-roues… tout cela évolue.
Il suffit parfois de regarder une rue parisienne pour comprendre que la photographie n’est pas récente.
- Une Citroën 2 CV.
- Une Renault 4.
- Une Peugeot 205.
- Puis une Twingo.
- Puis une voiture électrique.
Le photographe qui cadre une rue avec ses véhicules ne fait donc pas seulement une photographie de rue. Il constitue aussi, sans forcément le savoir, une petite archive de l’histoire urbaine. Elles deviennent donc des témoins particulièrement efficaces du temps qui passe.
Et c’est justement ce que j’aime dans la photographie de rue. Je ne cherche pas nécessairement à documenter la voiture garée derrière mon sujet.
Mais elle est là. Je la laisse donc vivre dans l’image.
Parce que dans dix, vingt ou trente ans, elle pourra devenir beaucoup plus intéressante que je ne le pensais au moment de la prise de vue.
Un élément qui vous semble banal aujourd’hui peut devenir un précieux marqueur temporel demain.
Avant de supprimer systématiquement un élément « gênant », demandez-vous s’il ne raconte pas quelque chose de l’époque dans laquelle votre photographie a été réalisée.
Les vêtements
La mode est elle aussi un formidable marqueur temporel. Les vêtements sont particulièrement efficaces pour cela.
Une coupe de pantalon, une veste, une paire de chaussures, un sac, une paire de lunettes, une coiffure ou simplement la manière de porter un vêtement peuvent permettre de situer une photographie.
C’est particulièrement visible dans les photographies de rue anciennes. Même lorsque le lieu n’est pas identifiable, les vêtements donnent souvent immédiatement une indication sur la période.
Regardez une photographie de rue datant des années 1970. Il suffit souvent de quelques secondes pour comprendre qu’elle n’a pas été prise hier. Et surtout, la manière dont tous ces éléments sont associés.La mode est un extraordinaire marqueur temporel parce qu’elle évolue sans arrêt.
Et contrairement à une date écrite sur une photographie, elle donne rarement une information précise.
Elle nous dit plutôt :
C’est une information beaucoup plus floue, mais souvent beaucoup plus intéressante. Elle fonctionne par accumulation.
Un vêtement seul ne permet pas forcément de dater une photographie. Mais si vous ajoutez une voiture, une publicité, un téléphone et une architecture, le faisceau d’indices devient beaucoup plus précis.
C’est finalement un peu comme une enquête.
Je trouve ce point particulièrement intéressant en photographie de rue. C’est probablement l’un des marqueurs temporels auxquels on pense le moins.
Et pourtant, il est partout.
Un banc, un lampadaire, une poubelle, un panneau, une cabine, un abribus, une barrière, un potelet ou une bouche de métro peuvent sembler totalement secondaires dans une photographie.
Tout ce mobilier semble tellement banal que nous finissons par ne plus le voir. Néanmoins, ils participent directement à l’identité d’une ville et à celle d’une époque.
Le mobilier urbain évolue. Une ville remplace ses lampadaires, change ses poubelles, installe de nouveaux abribus, modifie ses barrières ou transforme ses espaces publics.
Une photographie qui conserve ces éléments conserve donc également une petite partie de l’histoire de la ville.
Un banc public, un abribus, la propreté de Paris, une poubelle, un lampadaire et les lampadaires des quais de Paris : six exemples de ces éléments ordinaires qui participent à l’identité d’un lieu et d’une époque.
Ce qui nous paraît aujourd’hui disgracieux peut devenir demain un élément essentiel pour comprendre la photographie.
Une image trop nettoyée risque alors de perdre une partie de son contexte. Et surtout son authenticité.
Une dimension contextuelle
Le mobilier urbain fournit un contexte qui aide à situer une photo dans un espace géographique et social précis.
Un banc dans un parc peut évoquer des moments de détente et de convivialité. Un abribus dans une rue animée reflète la vie urbaine et le passage du temps. Un lampadaire peut indiquer la manière dont une ville éclaire ses espaces publics.
Le mobilier urbain devient alors beaucoup plus qu’un simple décor.
Des éléments de composition
Le mobilier urbain ajoute également des lignes et des formes à la composition.
Les bancs, les poteaux, les rambardes et les murs peuvent créer des lignes directrices qui guident le regard. Les contrastes entre les formes géométriques des éléments urbains et les lignes naturelles des arbres ou des rivières peuvent également enrichir visuellement une photographie.
Des témoins de la vie quotidienne
Le mobilier urbain est souvent le théâtre d’interactions humaines.
Des enfants jouent près d’un toboggan, un couple s’assoit sur un banc, quelqu’un attend son bus, une personne lit sous un lampadaire…
Le mobilier devient alors le support d’une histoire humaine.
En post-traitement, il est très tentant de supprimer certains éléments que l’on considère comme gênants.
Un poteau au mauvais endroit, un panneau, une poubelle, une barrière ou un lampadaire peuvent sembler perturber une composition.
Mais faut-il vraiment les supprimer ?
Personnellement, je suis assez attaché à l’idée de conserver ces éléments lorsqu’ils participent à la réalité de la scène.
Le contexte et la narration
Un élément urbain permet souvent de comprendre où nous sommes.
Un banc indique un espace de repos. Un abribus indique un espace de transport. Un panneau donne une information géographique ou commerciale. Un lampadaire indique la manière dont la ville éclaire son espace public.
Supprimer ces éléments peut rendre une photographie plus propre, mais également plus anonyme.
L’authenticité
Une photographie de rue est aussi un témoignage. Elle montre ce qui était réellement présent devant le photographe au moment du déclenchement.
Retirer systématiquement tout ce qui dérange peut finir par produire une image très esthétique, mais qui ne raconte plus exactement la même chose.
La composition
Le mobilier urbain peut aussi être parfaitement utile à la composition.Un poteau peut créer une ligne verticale. Une rambarde peut conduire le regard. Un banc peut équilibrer un personnage. Un lampadaire peut créer un point de fuite ou structurer une image.
Ce qui semble être un élément parasite peut donc devenir un élément graphique.
L’émotion et les interactions
Un banc n’est pas seulement un banc. Il peut être celui sur lequel deux personnes se rencontrent, celui sur lequel quelqu’un attend, celui sur lequel une personne âgée lit son journal ou celui sur lequel un enfant s’assoit.
Le mobilier urbain devient alors le support d’une interaction humaine.
Le témoignage sur notre environnement
Enfin, conserver ces éléments permet de documenter l’évolution de nos villes.
Lorsque nous regardons aujourd’hui des photographies anciennes de Paris, nous sommes souvent fascinés par des choses qui n’étaient pourtant pas considérées comme importantes à l’époque : les voitures, les devantures, les panneaux, les lampadaires, les kiosques ou les autobus.
Pourquoi ?
Parce qu’ils ont disparu ou changé. C’est exactement la raison pour laquelle le mobilier urbain d’aujourd’hui pourra devenir demain un marqueur temporel.
La lumière permet elle aussi de situer une photographie dans le temps.
L’heure de la journée
La lumière du matin n’est pas celle de midi. Celle du soir n’est pas celle de la nuit.
La position du soleil, la longueur des ombres, la température de couleur et l’intensité lumineuse donnent des informations sur l’heure à laquelle l’image a été prise.
Une photographie prise en plein soleil à midi ne raconte évidemment pas la même chose qu’une photographie prise quelques minutes après le coucher du soleil.
L’éclairage public
La nuit, les lampadaires deviennent à leur tour des acteurs de l’image. Ils éclairent les rues, les façades, les trottoirs et les personnes qui passent.
Mais ils témoignent aussi de l’évolution de la ville.
Les anciennes lampes ont progressivement été remplacées par de nouveaux systèmes d’éclairage. Les températures de couleur ont changé. Les technologies LED ont transformé l’apparence de nombreuses rues.
La ville la nuit : éclairage public, circulation, architecture et points lumineux deviennent eux-mêmes des marqueurs de leur époque.
L’éclairage public peut également créer des jeux d’ombres et de lumières, mettre en valeur certains détails architecturaux et modifier complètement l’ambiance d’un espace.
Une rue éclairée par des lampadaires chauds ne produit pas la même impression qu’une rue éclairée par des sources LED froides. Le changement de technologie devient ainsi lui aussi un témoignage de l’évolution de la ville. Et cela peut devenir un marqueur temporel extrêmement efficace.
Même sans horloge, la lumière peut nous donner beaucoup d’informations.
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- Une ombre très courte ? Le soleil est probablement haut dans le ciel.
- Une ombre très longue ? Le soleil est bas.
- Une lumière chaude et rasante ? Nous sommes probablement proche du lever ou du coucher du soleil.
- Une lumière bleutée ? Il est peut-être temps de passer à l’heure bleue.
La fameuse Golden Hour est d’ailleurs un excellent exemple de marqueur temporel.
La lumière n’est pas seulement un élément esthétique.
Elle peut également donner au spectateur une indication sur l’heure, la saison et parfois même la météo au moment de la prise de vue.
Les saisons sont probablement les marqueurs temporels les plus intuitifs.
Un paysage enneigé évoque immédiatement l’hiver.
Des arbres en fleurs évoquent le printemps.
Une lumière chaude, des terrasses pleines et des personnes légèrement vêtues nous conduisent vers l’été.
Des feuilles mortes et des arbres qui commencent à perdre leur feuillage nous parlent de l’automne.
Une photographie montrant une rue parisienne couverte de neige ne nous donne pas seulement une information météorologique. Elle nous donne aussi une indication temporelle.
Hiver, printemps, été, automne : quatre saisons, quatre ambiances, quatre manières de situer une photographie dans le temps.
Mais là encore, la photographie peut aller beaucoup plus loin.
En janvier 2024, Paris sous la neige permet de lire immédiatement plusieurs informations : l’hiver, la météo, les vêtements, la lumière du matin, mais aussi l’environnement urbain et le mobilier présent dans la rue.
En janvier 2026, la neige devient également un marqueur d’une journée particulière dans la vie de Paris.
Une photographie comme celle-ci est aujourd’hui simplement une photographie de neige. Dans quelques années, elle pourra aussi rappeler une période météorologique précise et une ambiance particulière de la ville.
Voir la série « Paris / Neige / Janvier 2024 »
Voir la série « Il neige sur Paris / Janvier 2026 »
Nous sommes nous-mêmes des marqueurs temporels.
La manière dont nous nous habillons, dont nous travaillons, dont nous nous déplaçons ou dont nous utilisons l’espace public évolue constamment.
Photographier un groupe de personnes devant un commerce, des enfants dans un parc, des travailleurs dans la rue ou des passants dans le métro permet donc de documenter une époque.
Une photographie de rue prise aujourd’hui montrera peut-être demain des pratiques qui auront disparu.
Trois scènes de rue : les relations entre les personnes, les vêtements, les attitudes et les usages de l’espace public sont eux aussi des marqueurs temporels.
Le photographe n’a pas besoin de connaître l’avenir pour enregistrer ces informations. Il lui suffit de regarder attentivement ce qui se passe devant lui.
Un couple, une personne qui lit, deux amis qui discutent, quelqu’un qui regarde son téléphone ou simplement un passant qui traverse une rue : chacun de ces gestes appartient à un moment précis de notre histoire collective.
Les technologies sont encore plus révélatrices.
Les téléphones portables, ordinateurs, écouteurs, appareils photo, moyens de paiement ou véhicules électriques sont autant d’indices qui permettent de dater approximativement une image.
Regardez une photographie de rue datant de vingt ans et cherchez les téléphones portables.
Regardez maintenant une photographie actuelle.
La différence saute aux yeux.
Un magasin de téléphones, une voiture et une publicité sur un abribus : trois objets ordinaires qui permettront peut-être demain de reconnaître une époque.
Les véhicules sont particulièrement intéressants. Une voiture peut être identifiée à son modèle, sa carrosserie, ses équipements ou simplement à sa silhouette.
Les téléphones sont encore plus révélateurs. En quelques années seulement, leur forme, leur taille et leur usage ont profondément changé.
Une photographie montrant quelqu’un utilisant un téléphone aujourd’hui pourra donc être beaucoup plus informative dans vingt ans qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Une enseigne commerciale peut être un formidable marqueur temporel.
Une marque disparaît, un magasin change de nom, une devanture est rénovée, une publicité est remplacée.
Le commerce photographié n’est peut-être pas le sujet principal de l’image, mais il pourra devenir l’un des éléments les plus intéressants lorsque quelqu’un cherchera à comprendre à quoi ressemblait une rue à une époque donnée.
Plusieurs devantures de magasin : Celle de la fleuriste à Montmartre n’existe déjà plus. Témoignage sans le savoir du temps qui passe.
Il faut donc parfois résister à la tentation de cadrer trop proprement.
Une enseigne au bord de l’image, une publicité dans un abribus ou un logo au-dessus d’une boutique peuvent sembler secondaires. Pourtant, ces détails peuvent devenir extrêmement précieux avec le temps.
Photographier une rue, c’est donc parfois photographier involontairement des marques, des commerces et des campagnes publicitaires qui n’existeront plus quelques années plus tard.
C’est une véritable capsule temporelle.
Jusqu’ici, nous avons surtout parlé d’éléments qui permettent de dater une photographie. Mais il existe une autre façon de travailler avec le temps. On peut aussi essayer de le rendre visible.
C’est là que la vitesse d’obturation entre en jeu.
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- Une vitesse très rapide fige le mouvement.
- Une vitesse lente le transforme en trace.
- Une personne devient un fantôme.
- Une voiture laisse une traînée lumineuse.
- L’eau devient presque immobile.
- Les passants se dissolvent dans l’image.
Le photographe ne montre alors plus seulement un instant.
Il montre une durée.
Une photographie au 1/1000 s nous montre quelque chose qui s’est produit pendant une fraction de seconde.
Une pose de 30 secondes nous montre ce qui s’est produit pendant trente secondes.
Le temps photographique n’est donc plus le même.
La pose longue est particulièrement intéressante en photographie urbaine. Elle permet de montrer les déplacements, les flux et les transformations de la scène pendant le temps de l’exposition.
J’ai d’ailleurs consacré un article à la manière de travailler la pose longue et les temps d’exposition.
La série Inondation / Paris / Février 2026 est particulièrement intéressante dans cette approche. L’eau, le lampadaire, la Seine, la saison et la pose longue se combinent pour produire une image qui documente à la fois un lieu, une situation météorologique et un moment précis.
Voir la série « Inondation / Paris / Février 2026 »
Les traînées lumineuses d’une voiture, le mouvement d’un passant ou le flou d’un train permettent au spectateur de reconstruire mentalement ce qui s’est passé pendant le temps d’exposition.
C’est particulièrement intéressant en photographie urbaine et en pose longue.
Au delà du mouvement, photographier le temps qui passe. Il existe enfin une autre manière de montrer le temps : ne pas chercher à le figer complètement.
Une vitesse d’obturation lente permet de montrer le déplacement d’une personne, d’une voiture, d’un train ou de l’eau.
Le mouvement devient alors visible.
La photographie ne montre plus seulement un instant, mais parfois une petite portion de temps.
Pose longue, eau, lumière et mouvement : ici, le temps n’est plus seulement suggéré par un objet, il devient visible dans l’image.
Il y a quelque chose d’assez fascinant dans la photographie de rue. Nous pouvons photographier un endroit parfaitement banal, avec des personnes parfaitement ordinaires, à un moment parfaitement ordinaire. Et pourtant, cette image devient progressivement un document.
-
- Une personne qui traverse la rue ne pense pas qu’elle est en train de participer à une photographie qui sera peut-être regardée dans vingt ans.
- Le commerçant qui ouvre sa boutique ne pense pas qu’un jour sa devanture pourra témoigner d’une époque.
- Le passant qui attend son bus ne pense certainement pas qu’il est en train de devenir un élément d’une archive photographique.
Et c’est justement ce qui rend ces images intéressantes.
Elle peut simplement avoir enregistré suffisamment de détails sur une époque pour permettre, des années plus tard, de retrouver une ambiance, une manière de vivre ou l’apparence d’une ville.
J’ai consacré plusieurs articles à cette approche :
Photographie de rue : faut-il utiliser un 35 mm ou un 50 mm ?
La photographie humaniste au XXIème siècle
Cette réflexion rejoint naturellement la notion de moment décisif chère à Henri Cartier-Bresson.
Dans la photographie de rue, le photographe cherche parfois le moment où tous les éléments de la scène semblent se mettre en place pendant une fraction de seconde.
Mais il existe une autre façon de regarder cette question : plutôt que de rechercher uniquement le moment décisif, on peut aussi s’intéresser à tous ces petits moments qui, mis bout à bout, racontent une époque.
Le temps photographique peut donc être celui d’une fraction de seconde, mais également celui d’une saison, d’une décennie ou d’une génération.
Henri Cartier-Bresson — The Decisive Moment. Une manière intéressante de prolonger la réflexion sur le rapport entre photographie, observation et instant.
Celle qui m’intéresse peut-être le plus. Le temps long.
Une photographie prise aujourd’hui peut être regardée dans vingt ans, puis dans cinquante ans.
Et soudain, elle change de statut. Elle n’est plus seulement une photographie.Elle devient une archive. Un document. Un témoignage.
Regardez une photographie de Paris datant de 1950, un banc, une voiture, une affiche, un café, un vêtement, une devanture. Tous ces détails ont aujourd’hui une valeur que le photographe n’avait peut-être absolument pas anticipée.
Nous ne savons jamais vraiment ce qui deviendra important dans une image.
C’est peut-être l’une des plus belles surprises que puisse réserver la photographie.
C’est peut-être la chose la plus importante à retenir.
Le photographe n’a pas besoin de chercher systématiquement les marqueurs temporels.
Ils sont déjà là.
Il suffit de regarder.
Une photographie de rue prise aujourd’hui contient énormément d’informations sur notre époque.
-
- Nos voitures.
- Nos vêtements.
- Nos téléphones.
- Nos panneaux.
- Nos commerces.
- Nos habitudes.
- Nos moyens de transport.
- Notre architecture.
- Notre mobilier urbain.
- Notre façon de nous comporter dans l’espace public.
Tout cela constitue une gigantesque collection de petits marqueurs temporels.
Évidemment que non. Il ne s’agit pas de transformer chaque photographie en inventaire documentaire. La photographie reste un choix.
On peut supprimer un élément., recadrer, changer les couleurs, passer en noir et blanc. On peut même faire disparaître certains éléments en post-traitement.
Tout dépend de ce que l’on cherche à raconter. Mais il faut simplement avoir conscience d’une chose :
Si je retire une voiture parce qu’elle me gêne dans ma composition, je fais un choix esthétique.
Si je retire toutes les voitures, les panneaux, les enseignes et le mobilier urbain, je fais aussi disparaître une partie du contexte historique.
Ce n’est ni bien ni mal. C’est simplement un choix photographique. Pour ma part je préfère garder les « distractions » comme ils disent chez Adobe. L’authenticité de la photo n’en sera que plus vrai.
La prochaine fois que vous sortez photographier, essayez quelque chose.
Pendant une heure, ne cherchez pas uniquement « la belle photo ».
Cherchez les marqueurs temporels.
Photographiez :
-
- une voiture ancienne ;
- une publicité ;
- un panneau ;
- un téléphone ;
- un vêtement ;
- un abribus ;
- un lampadaire ;
- une devanture ;
- une personne utilisant son smartphone ;
- une trace de saison ;
- une ombre ;
- une scène de vie ;
- quelque chose qui semble aujourd’hui totalement banal.
Puis demandez-vous :
La réponse est parfois surprenante.
C’est peut-être la question que pose finalement le marqueur temporel. Nous photographions rarement avec l’idée de laisser une trace historique. Nous photographions parce qu’une lumière nous plaît, parce qu’une scène nous fait sourire, qu’une personne attire notre regard, qu’un détail nous semble amusant, que nous avons simplement envie de garder un souvenir.
Et pourtant…
Toutes ces photographies documentent notre époque. Elles montrent ce que nous portions, ce que nous conduisions, ce que nous mangions, comment nous nous déplacions, comment nous travaillions, comment nous vivions.
Et même comment nous occupions l’espace public. C’est probablement ce qui me plaît le plus dans la photographie humaniste et la photographie de rue.
Et ces deux choses-là ne reviendront jamais exactement sous la même forme.
La question du noir et blanc et de la couleur intervient également dans cette réflexion. J’en ai d’ailleurs fait un article que vous pouvez retrouver içi : « Photographie humaniste : que choisir entre noir et blanc et couleurs ? ».
La couleur peut renforcer l’ancrage temporel d’une image.
Une voiture rouge, une publicité, une enseigne ou une mode vestimentaire peuvent devenir des indices très précis.
Le noir et blanc possède au contraire une capacité particulière à donner une impression plus intemporelle à certaines photographies.
Intemporel, vous avez dit intemporel alors n’oubliez pas de lire mon livre «Paris intemporel ou presque».
Mais paradoxalement, une photographie ancienne en noir et blanc peut aujourd’hui être immédiatement identifiée comme appartenant à une autre époque simplement parce que nous avons appris à reconnaître les codes visuels de cette période.
D’autres de mes livres en noir et blanc :
-
- Photographie humaniste : que choisir entre noir et blanc et couleurs ?
- Konica Hexar AF : retour d’expérience en quatre saisons de street photo
- Photographie de rue : faut-il utiliser un 35 mm ou un 50 mm ?
- Feuille de calcul pour les poses longues
- Paris sous la neige
- Inondation dans Paris
- Port des Champs-Élysées / Tour Eiffel / Pont Alexandre III
Susan Meiselas – Building Relationships With Subjects, proposé par Magnum Photos : intéressant pour prolonger la réflexion sur la photographie de rue, le hasard et les personnes photographiées.
Dans la lumière, dans les vêtements, dans les saisons, dans les voitures, dans les technologies, dans les activités humaines, dans les commerces et jusque dans le mobilier urbain.
Ils sont parfois évidents et parfois presque invisibles. Mais ils sont là. Et lorsque nous photographions une scène aujourd’hui, nous ne savons jamais quels seront les détails qui intéresseront ceux qui regarderont cette image dans plusieurs années.
Alors, plutôt que d’essayer systématiquement de supprimer tout ce qui paraît imparfait, je préfère parfois laisser ces petits marqueurs dans mes photographies.
Tou simplement parce qu’ils racontent un lieu, des personnes, une société.
Et finalement, parce qu’ils racontent simplement le fait que cette époque a existé.
Parce que ce qui vous paraît aujourd’hui parfaitement banal pourrait bien devenir, dans quelques décennies, le détail qui permettra de comprendre quand cette photographie a été prise.
Et finalement, peut-être que le véritable marqueur temporel d’une photographie…

















































































































