Comprendre les grandes familles d’objectifs photo, de Petzval à Otus.

Photo credit : Laurent DUFOUR – Autoportrait
Il y a des mots qui reviennent régulièrement quand on parle d’objectifs photo : Tessar, Planar, Distagon, Biogon, Petzval… On les croise dans les fiches techniques, dans les discussions entre photographes et parfois sur la bague même de l’objectif. À les entendre, on pourrait croire qu’il faut avoir fait des études d’optique pour comprendre de quoi il s’agit.
Rassurez-vous, ce n’est pas nécessaire. Je vous propose de remonter le temps, de regarder ce qui se cache derrière ces noms et, surtout, de comprendre ce que ces formules changent réellement lorsqu’on photographie.
Une petite précaution avant de commencer : une formule optique historique n’est pas une recette figée. Au fil des décennies, les fabricants l’ont modifiée, adaptée à de nouvelles focales, à des ouvertures plus grandes, à de nouveaux verres et aux exigences des capteurs numériques. Deux objectifs portant un nom proche peuvent donc avoir des constructions différentes. Et le nom commercial ne révèle pas toujours toute la formule utilisée.
Un objectif photo n’est pas simplement un morceau de verre placé devant un appareil. Il rassemble plusieurs éléments optiques, parfois constitués de plusieurs lentilles collées entre elles, qui dévient la lumière pour former une image nette sur le capteur ou sur le film.
La formule optique décrit la manière dont ces éléments sont organisés : leur nombre, leur forme, leur espacement et, dans une conception complète, les caractéristiques des verres utilisés. C’est en quelque sorte l’architecture de l’objectif.
Quelques termes utiles pour ne pas se perdre :
- Une lentille est un élément transparent dont les surfaces font converger ou diverger les rayons lumineux
- Un groupe peut réunir plusieurs lentilles, séparées par de l’air ou collées ensemble
- Le diaphragme règle la quantité de lumière qui traverse l’objectif. Sa position dans la formule compte également
- Une aberration est une imperfection de l’image produite par l’objectif : manque de netteté, franges colorées, déformation, perte de netteté dans les coins, etc
- La focale (35 mm, 50 mm, 85 mm…) et l’ouverture maximale (f/1,4, f/2,8…) sont des caractéristiques de l’objectif, mais elles ne suffisent pas à identifier sa formule optique
Pourquoi multiplier les lentilles ? Parce qu’une lentille seule ne sait pas tout faire parfaitement. En combinant plusieurs éléments, le concepteur peut corriger certaines aberrations, améliorer la netteté sur les bords, limiter les franges colorées, maîtriser la distorsion ou obtenir une grande ouverture. Mais chaque élément supplémentaire peut aussi augmenter le coût, le poids, les réflexions internes et la complexité de fabrication.
Il n’existe donc pas une formule parfaite pour tout. Il existe des compromis, conçus pour un usage, une époque et un budget.
Les dessins sont volontairement simplifiés. Ils permettent de reconnaître l’allure générale de quelques familles optiques, mais ne doivent pas être pris pour les plans de fabrication d’un objectif précis. Les rayons lumineux sont schématiques, et le nombre exact de lentilles varie selon les versions.
Autre point important : les noms de cette liste ne désignent pas tous la même chose. Petzval, Dagor, Triplet, Planar, Tessar, Plasmat, Biogon et Distagon sont des formules ou des familles de conception. Otus, en revanche, est une gamme haut de gamme de ZEISS dont les objectifs utilisent différentes conceptions optiques, notamment de type Distagon ou Planar. Nous la gardons dans cette histoire parce que le nom est devenu emblématique de l’optique moderne.
- Une signature visuelle très marquée, avec un rendu doux et un flou d’arrière-plan pouvant prendre un aspect tournoyant
- Une esthétique immédiatement reconnaissable pour le portrait créatif
- Un lien direct avec les débuts de la photographie de portrait
- La netteté et l’éclairage peuvent diminuer vers les bords
- Le rendu est très particulier : il ne convient pas à toutes les images
- Les objectifs Petzval modernes sont souvent des outils de caractère plutôt que des objectifs polyvalents
Une vidéo pour voir le rendu d’une réinterprétation moderne :
- Une couverture importante, particulièrement utile en grand format
- Une bonne correction de plusieurs aberrations, dont la distorsion
- Une conception symétrique qui aide à maîtriser certaines aberrations
- Les versions historiques ne sont généralement pas très lumineuses comparées aux objectifs modernes
- Les objectifs destinés au grand format peuvent être volumineux et nécessitent un appareil adapté
- Le nom Dagor ne garantit pas que toutes les versions commerciales aient exactement la même prescription
- Une conception relativement simple, compacte et peu coûteuse à fabriquer
- Une bonne qualité d’image au regard de sa simplicité
- Une architecture qui a inspiré de nombreuses familles d’objectifs
- Les performances peuvent devenir plus difficiles à maintenir sur les bords, à grande ouverture ou avec des exigences modernes très élevées
- Une formule simple laisse moins de marge pour corriger simultanément toutes les aberrations
- Les performances varient fortement selon les verres, le calcul et la fabrication
Pour approfondir, Cooke présente l’histoire de la formule sur son site officiel :
- Très bonne base pour des focales standard, comme le 50 mm, et certaines focales plus longues
- Bonne correction de la distorsion et performances homogènes dans les versions bien calculées
- Architecture extrêmement adaptable, du portrait à la macro selon les variantes
- Les premières versions souffraient davantage du flare, avant les traitements antireflets efficaces.
- Une formule de type Planar ne garantit pas à elle seule une grande ouverture ni un bokeh particulier.
- Les variantes modernes peuvent être complexes et coûteuses.
- Bon compromis entre netteté, taille et coût
- Construction relativement compacte
- Très présent dans l’histoire des appareils photographiques, y compris dans des appareils populaires
- Les versions classiques sont moins adaptées aux très grandes ouvertures que certaines formules plus complexes
- Les performances sur les bords dépendent de la version, de l’ouverture et du format couvert
- Le nom Tessar est aussi devenu une désignation commerciale : toutes les versions ne sont pas identiques
Pour l’histoire de ZEISS, on peut consulter la chronologie officielle :
- Bonne correction des aberrations et couverture adaptée à de grands formats
- Formule symétrique utile pour limiter certaines distorsions
- Architecture intéressante pour les objectifs de reproduction, de paysage et de studio
- Les versions historiques ont souvent une ouverture modérée
- Construction et fabrication plus complexes que celles d’un triplet simple
- Peu courant dans les gammes modernes grand public
- Très grand angle de champ dans certaines versions
- Distorsion géométrique généralement bien maîtrisée
- Bonne réputation pour la photographie d’architecture, de paysage et de reportage
- Les versions historiques très grand-angle peuvent avoir une ouverture relativement modeste
- La proximité du capteur et l’angle d’arrivée des rayons peuvent compliquer la conception pour certains appareils numériques
- Les performances et la compatibilité dépendent de la version et du boîtier
- Très adapté à de nombreux objectifs grand-angle, y compris lumineux
- Bonne correction des aberrations et de la netteté sur le champ dans les conceptions haut de gamme
- Architecture flexible, adaptée aux contraintes mécaniques des reflex
- Une formule complexe peut entraîner un poids, un volume et un coût élevés
- Le nom Distagon ne garantit pas les mêmes performances sur toutes les focales ou générations
- Il faut distinguer le nom de famille optique de la qualité réelle de chaque objectif
- Performances optiques de haut niveau et construction soignée
- Bonne correction des aberrations, selon le modèle
- Conçu pour les photographes exigeants qui privilégient la qualité optique et la mise au point manuelle
- Prix élevé et poids souvent important
- Mise au point manuelle sur les modèles Otus historiques pour reflex
- La qualité optique ne remplace ni le bon cadrage, ni la lumière, ni le moment décisif
La page officielle ZEISS présente les modèles Otus et leurs choix de conception :
Les grandes marques actuelles utilisent des architectures optiques issues de plus d’un siècle de recherche. Mais il faut être prudent : les fabricants publient généralement le nombre de lentilles, les groupes, les lentilles asphériques ou à faible dispersion, et parfois un schéma optique. Ils ne présentent pas systématiquement leurs objectifs comme des « Planar » ou des « Tessar ». Les formules modernes sont souvent des combinaisons propriétaires qui s’écartent des schémas classiques.
Le tableau ci-dessous indique donc des tendances de conception, pas une équivalence exacte entre une gamme actuelle et une formule historique.
| Marque / monture | Architecture optique | À retenir |
|---|---|---|
| Canon EF | Selon le modèle : double Gauss, rétrofocus, téléobjectif ou architecture complexe. | EF est une monture, pas une formule optique. |
| Canon RF | Conceptions modernes, parfois avec lentilles asphériques, verres spéciaux et groupes mobiles. | RF ne signifie pas automatiquement Distagon ou Planar. |
| Nikon F / Z | Grands-angles rétrofocus, téléobjectifs, zooms et focales fixes lumineuses. | La formule dépend du modèle et de sa génération. |
| Sigma | Formules spécifiques à chaque objectif, avec des éléments optiques adaptés à ses performances visées. | Art, Contemporary et Sports sont des gammes, pas des formules. |
| Fujifilm X / GFX | Objectifs conçus respectivement pour l’APS-C et le moyen format. | XF et GF sont des gammes d’objectifs. |
| Sony E / FE | Constructions modernes variant selon les focales et les modèles. | G et G Master sont des gammes, pas des formules optiques. |
| ZEISS | Planar, Tessar, Biogon et Distagon sont des noms historiques de formules ; Otus désigne une famille d’objectifs haut de gamme. | Le nom précis du modèle est nécessaire pour identifier sa conception. |
Pour connaître la formule d’un objectif particulier, la meilleure méthode consiste à consulter la fiche officielle du modèle et son schéma optique. Pour une comparaison sérieuse, il faut comparer des objectifs de même focale, de même ouverture et conçus pour le même format de capteur.
C’est tentant de chercher un lien direct entre une formule optique et le style d’un photographe. Mais il faut éviter le raccourci. Les œuvres de Robert Doisneau, Willy Ronis, Henri Cartier-Bresson, Sabine Weiss ou Brassaï ont été réalisées avec différents appareils, différentes focales et, au fil du temps, différentes générations de matériel.
Une formule optique peut contribuer à l’image : contraste, rendu des hautes lumières, distorsion, flou d’arrière-plan ou netteté dans les coins. Elle ne décide pas de l’instant choisi, de la distance au sujet, du cadrage, ni de la sensibilité du photographe à ce qui se passe devant lui.
Pour attribuer un objectif à une photographie précise, il faut une source fiable : témoignage du photographe, fiche de matériel documentée, archive ou publication spécialisée. À défaut, mieux vaut ne pas affirmer qu’un photographe utilisait un Planar, un Tessar ou un Biogon simplement parce que ce type d’objectif était courant à son époque.
Dans mon approche de la photographie humaniste, je retiens surtout ceci : la formule optique est un outil, pas une signature artistique à elle seule. Un objectif réputé ne fera pas apparaître l’instant décisif si l’on ne regarde pas autour de soi.
Voici une vidéo consacrée à une version moderne du Petzval, utile pour observer le flou tournoyant et le caractère de cette formule :
Et une présentation de Lomography au lancement du Petzval moderne :
- ZEISS — repères historiques sur les objectifs photo et cinéma
- Cooke Optics — l’histoire du Triplet de Cooke
- ZEISS — comprendre les différences entre Distagon, Biogon et Hologon
- ZEISS — Distagon, Sonnar et Tessar
- ZEISS — la gamme Otus
- Petzval lens — historique et construction (anglais)
- Cooke triplet — principe et applications (anglais)
- Planar — histoire de la formule (anglais)
Si vous vous intéressez davantage à la pratique photographique qu’aux seuls tableaux techniques, voici quelques articles de mon journal photographique qui prolongent cette réflexion :
- Konica Hexar AF : retour d’expérience en quatre saisons de « street photo » — un exemple concret de ce que change un appareil compact à focale fixe dans la pratique quotidienne
- La photographie humaniste au XXIème siècle — pour revenir à ce qui compte dans une photographie : les gens, les gestes et le quotidien
- Photographie humaniste : que choisir entre noir et blanc et couleurs ?— le rendu ne dépend pas seulement de l’optique, mais aussi du choix du noir et blanc ou de la couleur
Pas forcément. Connaître ces formules aide à comprendre l’histoire de la photographie et à décoder les fiches techniques. Mais au moment de choisir un objectif, je regarderais d’abord sa focale, son ouverture, son poids, sa mise au point, sa résistance au flare, son rendu à pleine ouverture et, bien sûr, le prix.
Un objectif peut être techniquement exceptionnel sans être adapté à votre façon de photographier. À l’inverse, une optique ancienne ou modeste peut parfaitement convenir à un projet personnel, si son rendu vous plaît et si ses limites sont compatibles avec votre pratique.
Les formules optiques ne sont donc pas une formule magique. Ce sont des solutions inventées par des ingénieurs pour résoudre des problèmes très concrets : faire entrer plus de lumière, corriger les défauts, couvrir un champ plus large, garder un objectif compact. De Petzval à Otus, l’histoire est celle d’un compromis qui évolue avec les matériaux, les appareils et les attentes des photographes.
Et au bout du compte, une fois l’appareil levé, il reste la même question : qu’est-ce que je veux montrer, et pourquoi ?


















